HENRY DICKS ET LA PERSONNALITÉ CONJUGALE CONJOINTE

Un psychiatre entre trois langues et trois cultures

Henry V. Dicks (1900-1977) est né en Estonie, alors province de l'Empire russe, dans une famille balte-allemande. Parlant couramment anglais, russe et allemand, il s'installe en Grande-Bretagne où il poursuit une carriere de psychiatre. Ce parcours multiculturel lui confère une sensibilite particulière aux dimensions socioculturelles du lien conjugal, qu'il intègrera plus tard dans son modèle théorique. Durant la Seconde Guerre mondiale, il travaille au sein des services de renseignement britanniques ou il étudie la psychologie des prisonniers de guerre allemands. Mais c'est au sein de la clinique conjugale qu'il laissera son empreinte la plus durable.

Son rattachement au Tavistock Institute est déterminant. Fondé en 1948 sous le nom de "Family Discussion Bureau" par Enid Balint, Lily Pincus et Alison Lyons, cet organisme deviendra le creuset mondial de la thérapie psychanalytique de couple. C'est dans ce cadre institutionnel que Dicks développe sa pensée clinique, nourrie par les travaux de l'école britannique des relations d'objet.


"Marital Tensions" : le texte fondateur de 1967

L'ouvrage Marital Tensions : Clinical Studies Towards a Psychological Theory of Interaction, publié chez Routledge en 1967, constitue l'acte de naissance de la thérapie psychanalytique de couple en tant que discipline théoriquement fondée. Dicks y présente une série d'études de cas cliniques à partir desquelles il construit progressivement un modèle conceptuel de l'interaction conjugale. L'ambition est considérable : il s'agit de fournir à la clinique du couple un cadre théorique aussi rigoureux que celui dont disposait la cure individuelle.

Le livre synthétise plus de quinze années de pratique clinique à Tavistock et propose une théorie de l'interaction maritale qui intègre trois niveaux d'analyse distincts. Cette approche multi-niveaux constitue l'originalité majeure de la contribution de Dicks et permet de comprendre pourquoi certains couples, apparemment bien assortis selon les critères conventionnels, se trouvent pris dans des conflits destructeurs, tandis que d'autres, en apparence mal appariés, entretiennent des liens profonds et durables.


Le modèle à trois niveaux de l'interaction conjugale

Dicks organise sa théorie autour de trois niveaux qui opèrent simultanément dans toute relation conjugale :

Niveau 1 : les normes socioculturelles. Ce premier plan, conscient et explicite, concerne les valeurs partagées, les attentes liées à la classe sociale, la religion, l'éducation et les conventions culturelles. C'est le domaine des critères que les partenaires invoquent le plus facilement pour expliquer leur choix mutuel : "Nous venons du même milieu", "Nous partageons les mêmes valeurs".

Niveau 2 : les normes personnelles conscientes. Ce plan intermédiaire concerne les attentes individuelles relatives aux rôles conjugaux, les idéaux personnels concernant le mariage, les modèles parentaux consciemment intériorisés. Les désaccords à ce niveau sont généralement accessibles à la discussion et à la négociation.

Niveau 3 : les relations d'objet inconscientes. C'est le niveau décisif. Il renvoie aux relations d'objet internes, c'est-a-dire aux représentations inconscientes de soi et de l'autre forgées dans les relations précoces. Ce niveau détermine le choix du partenaire à travers un processus de "fit" inconscient : chacun reconnait dans l'autre un réceptacle potentiel pour les parties clivées de son propre monde interne.

La découverte centrale de Dicks tient en une formule : la qualité a long terme du mariage est principalement déterminée par l'ajustement inconscient entre les systèmes de relations d'objet internes des partenaires, et non par la compatibilité aux niveaux conscients. Un couple peut partager les mêmes valeurs et les mêmes attentes explicites tout en étant profondément en conflit au niveau inconscient (et inversement).


La personnalité conjugale conjointe : une entité psychique émergente

Le concept le plus novateur de Dicks est celui de "personnalité conjugale conjointe" (joint marital personality). Il ne s'agit pas d'une simple métaphore. Dicks postule l'existence d'une entité psychique émergente, différente et supérieure à la personnalité de chacun des époux. Le couple constitue, à ce titre, un système psychique autonome doté de sa propre économie défensive, de ses propres mécanismes de régulation et de sa propre logique inconsciente.

Cette personnalité conjointe se constitue par le jeu des identifications projectives croisées. Le mariage est, selon la formule devenue célèbre de Dicks, "un état d'identification projective mutuelle continue". Chaque partenaire projette dans l'autre des parties clivées de son soi (les parties indésirables, réprimées ou non reconnues) et s'identifie réciproquement aux projections de l'autre. Ce double mouvement crée un système inconscient d'une grande stabilité, mais aussi d'une grande rigidité lorsqu'il se fige dans des configurations pathologiques.


L'héritage de Fairbairn et de Klein

Pour construire son modèle, Dicks intègre deux apports théoriques majeurs de l'école britannique. De W.R.D. Fairbairn, il retient le modèle de la structure endopsychique : la division du moi en moi central (lié à l'objet idéal), moi libidinal (lié à l'objet excitant) et moi antilibidinal (lié à l'objet rejetant). Cette tripartition permet de comprendre comment le mariage peut devenir un "système ferme" ou chaque partenaire incarne, pour l'autre, l'une de ces figures d'objet interne. La libido est, dans la perspective de Fairbairn, fondamentalement "en quête d'objet" (object-seeking) plutôt que "en quête de plaisir" : c'est la relation, non la satisfaction pulsionnelle, qui constitue le moteur premier du psychisme.

De Mélanie Klein, Dicks emprunte le concept d'identification projective, introduit en 1946. Des parties du moi sont clivées puis mentalement placées dans un autre objet, à des fins défensives. Robert Young a qualifié ce mécanisme de "concept psychanalytique le plus fécond depuis la découverte de l'inconscient". Son application au couple permet de comprendre le phénomène clinique si fréquent de la complémentarité rigide : l'un est "le fort", l'autre "le fragile" ; l'un "le rationnel", l'autre "l'émotif". Ces polarisations ne reflètent pas les personnalités individuelles mais la distribution des projections au sein de la personnalité conjugale conjointe.


Implications cliniques et postérité

Le modèle de Dicks a des conséquences directes pour la pratique thérapeutique. Si le couple constitue un système psychique autonome, alors le "patient" n'est ni l'un ni l'autre des partenaires, mais le lien lui-même. Le thérapeute doit développer ce que Mary Morgan appellera plus tard un "état d'esprit de couple" (couple state of mind) : un regard clinique centré sur la relation comme entité a part entière.

La thérapie vise alors a identifier le système projectif, à renforcer la capacité de contenance de chaque partenaire et à soutenir la réintégration des parties projetées. Il ne s'agit pas de supprimer les projections (elles sont constitutives du lien) mais de les rendre plus fluides, moins rigides, plus capables de circulation et de transformation.

L'influence de Dicks sur le champ est considérable. David Scharff note que l'œuvre de Fairbairn constitue le point de départ de Bowlby (attachement), Dicks (mariage), Kernberg (personnalités sévères) et Mitchell (théorie relationnelle). La tradition de Tavistock Relationships, qui a produit des figures comme Christopher Clulow, Mary Morgan et Francis Grier, s'inscrit directement dans la lignée de Dicks. En France, Jean-Georges Lemaire et Alberto Eiguer ont dialogué avec ce modèle tout en développant leurs propres conceptualisations du lien conjugal inconscient.


Un modèle toujours actuel

Plus de cinquante ans après sa publication, Marital Tensions reste un texte de référence. Sa pertinence tient à ce qu'il articule, avec une rigueur clinique exemplaire, les dimensions sociologiques, psychologiques et métapsychologiques du couple. Le concept de personnalité conjugale conjointe a ouvert la voie à toute une série d'élaborations théoriques ultérieures : l'appareil psychique conjugal de Ruffiot, le contrat inconscient de Lemaire, le pacte dénégatif de Kaes. Toutes ces constructions partagent une intuition fondamentale que Dicks a été le premier à formuler avec autant de clarté : le couple est plus que la somme de ses parties, et c'est dans cet "en plus" que se joue l'essentiel de sa vie psychique.

L'ESPACE TRIANGULAIRE DE BRITTON ET LE COUPLE

Britton et l'espace triangulaire

Ronald Britton, psychanalyste kleinien contemporain, a proposé l'un des concepts les plus influents de la psychanalyse moderne : l'espace triangulaire. Dans un texte devenu classique ("The Missing Link : Parental Sexuality in the Œdipus Complex", 1989), Britton formule une idée d'une simplicité et d'une puissance considérables :

"Si le lien entre les parents perçu dans l'amour et la haine peut être toléré dans l'esprit de l'enfant, celui-ci est récompensé par un prototype de relation objectale dans laquelle il est témoin et non participant. Une troisième position s'ouvre alors, à partir de laquelle les relations d'objet peuvent être observées. C'est ce que j'appelle l'espace triangulaire."

L'espace triangulaire n'est pas simplement la situation œdipienne classique : le triangle père-mère-enfant. C'est un espace psychique interne, une capacité mentale acquise grâce à l'élaboration de l'Œdipe : la capacité de se tenir dans une troisième position d'où l'on peut observer une relation entre deux objets sans y être directement impliqué.


La troisième position : condition de la pensée

Pour Britton, la troisième position est rien de moins que la condition de la pensée réflexive. Penser, au sens plein du terme, c'est pouvoir se retirer momentanément de l'expérience immédiate pour l'observer depuis un autre point de vue. C'est pouvoir dire : "je suis en train de vivre ceci, et je peux l'observer." Cette capacité d'auto-observation est le fruit de l'espace triangulaire : l'enfant qui a pu tolérer la scène primitive (le lien entre ses parents dont il est exclu) acquiert la possibilité de se positionner comme observateur de ses propres expériences relationnelles.

L'application au couple est immédiate et profonde. Un couple mature est un couple où chaque partenaire est capable d'accéder à la troisième position par rapport à la relation elle-même. Il peut, à certains moments, se retirer de l'immédiateté affective du lien pour observer ce qui se passe entre eux : avec curiosité plutôt qu'avec terreur. Cette capacité est essentielle pour la résolution des conflits, la compréhension mutuelle et la créativité relationnelle.


Quand l'espace triangulaire s'effondre

Les pathologies du couple peuvent être lues comme des effondrements de l'espace triangulaire. Lorsque l'un des partenaires ne tolère aucune tiercéité (aucune différence de perspective, aucun regard extérieur, aucun espace de recul), le couple est enfermé dans un fonctionnement binaire, dyadique au sens pathologique : tout est immédiat, fusionnel, sans recul possible. Le moindre désaccord devient une menace existentielle, car il n'existe aucune position tierce d'où il pourrait être observé et pensé.

Britton montre que cette intolérance à la tiercéité est liée à un Œdipe non résolu : le sujet n'a pas pu tolérer la scène primitive, n'a pas pu accepter que ses parents aient un lien dont il est exclu, et reste prisonnier d'un fonctionnement dyadique où l'exclusion est vécue comme une catastrophe.


Grier et "Œdipus and the couple"

Francis Grier, dans l'ouvrage collectif "Œdipus and the couple" (2005), a rassemblé les contributions de plusieurs cliniciens de Tavistock Relationships pour montrer comment la pensée de Britton éclaire la clinique du couple. L'idée centrale est que le couple est un lieu de réactivation permanente de la scène œdipienne.

Chaque partenaire entre dans le couple avec un Œdipe plus ou moins résolu. La vie conjugale, par sa proximité et son intimité, réactive inévitablement les enjeux œdipiens : la rivalité, la jalousie, l'exclusion, le désir de possession exclusive, l'angoisse d'être remplacé. Lorsque les deux partenaires disposent d'un espace triangulaire suffisamment solide, ces réactivations peuvent être élaborées et deviennent source de croissance. Lorsque cet espace est fragile ou absent, elles déclenchent des crises majeures.

L'infidélité, par exemple, peut être comprise comme une tentative de recréer un triangle œdipien avec un amant qui occupe la position du tiers exclu ou excluant. La jalousie pathologique traduit l'impossibilité de tolérer que le partenaire ait un lien avec un tiers (fût-ce un ami, un collègue, un enfant) sans que ce lien soit vécu comme une trahison catastrophique.


Ogden et le tiers analytique

Thomas Ogden a enrichi cette réflexion avec le concept de tiers analytique. Pour Ogden, la rencontre entre deux subjectivités (qu'il s'agisse de la rencontre analyste-patient ou de la rencontre conjugale) génère un troisième sujet intersubjectif qui n'est ni l'un ni l'autre, mais qui émerge de leur rencontre.

Ce tiers analytique est un sujet de l'entre-deux : il est co-créé, il appartient à l'espace intermédiaire, il possède sa propre vie psychique (rêves, fantasmes, affects) qui ne se réduit pas à la somme des contributions de chacun. En thérapie de couple, le tiers analytique est cette réalité psychique qui naît de la rencontre entre les deux partenaires et le thérapeute — un champ expérientiel nouveau où des significations inédites peuvent émerger.


Benjamin et la tiercéité intersubjective

Jessica Benjamin a proposé une conception de la tiercéité qui complète celles de Britton et d'Ogden. Pour Benjamin, la tiercéité n'est pas seulement un espace d'observation (Britton) ou une réalité intersubjective émergente (Ogden) : elle est une capacité relationnelle, la capacité de deux sujets de se reconnaître mutuellement comme sujets et non seulement comme objets de satisfaction ou de frustration.

Benjamin distingue le tiers moral (la loi, la norme, le surmoi) du tiers de l'entre-deux (l'espace rythmique de la reconnaissance mutuelle). Dans le couple, la tiercéité au sens de Benjamin est cette expérience (souvent fugitive, toujours précieuse) où les deux partenaires parviennent à se reconnaître comme sujets désirants, irréductibles à l'image que chacun se fait de l'autre.

L'échec de la tiercéité conduit à ce que Benjamin appelle la relation de complémentarité : l'un domine, l'autre se soumet ; l'un accuse, l'autre se défend ; l'un a raison, l'autre a tort. La tiercéité est ce qui permet de sortir de cette impasse binaire, non pas en trouvant un compromis (solution symétrique), mais en accédant à un niveau de complexité supérieur où les deux perspectives coexistent sans se détruire.


Le thérapeute comme tiers : trois fonctions

En thérapie de couple, le thérapeute occupe une position de tiers qui recouvre en réalité trois fonctions distinctes, correspondant aux trois conceptions de la tiercéité que nous venons d'évoquer :
  • Le tiers œdipien (Britton) : le thérapeute réintroduit la triangulation dans un couple qui fonctionne sur un mode exclusivement dyadique. Sa simple présence comme témoin-observateur ouvre un espace tiers où les enjeux relationnels peuvent être regardés plutôt que seulement vécus.
  • Le tiers contenant (Ogden/Bion) : le thérapeute offre une fonction de rêverie au couple, contenant les éléments bêta projetés et les restituant sous une forme transformée, pensable. Il constitue un espace de reverie pour le couple.
  • Le tiers co-créé (Benjamin/Ogden) : le thérapeute participe à la constitution d'un nouveau champ de signification, un espace intersubjectif où des compréhensions inédites peuvent émerger : des compréhensions qui n'existaient dans l'esprit d'aucun des trois protagonistes avant la séance.

Vers une capacité triangulaire du couple

L'objectif de la thérapie est de développer chez le couple ce que l'on pourrait appeler une capacité triangulaire propre : la capacité de créer, en l'absence du thérapeute, un espace tiers interne d'où la relation peut être observée et pensée. Un couple qui a développé cette capacité peut traverser les conflits sans s'y perdre, tolérer les différences sans les vivre comme des attaques, et maintenir une curiosité pour l'autre même dans les moments de tension.

Cette capacité triangulaire est le signe le plus sûr de la maturité émotionnelle du couple, la preuve que l'Œdipe a été suffisamment élaboré pour que chaque partenaire puisse tolérer d'être, par moments, observateur de sa propre relation, sans que cette position d'extériorité soit vécue comme un exil ou une trahison.

ÉRIC SMADJA : LES TROIS RÉALITÉS DU COUPLE

Un psychanalyste intégrateur

Eric Smadja, psychiatre et psychanalyste, membre de la Société psychanalytique de Paris (SPP), est l'un des rares théoriciens français à avoir proposé une théorisation intégrative du couple. Là où la plupart des auteurs privilégient un angle (l'inconscient, la sexualité, l'attachement, le social), Smadja tente de penser le couple dans sa multidimensionnalité, en articulant des niveaux d'analyse habituellement traités séparément.

Ses ouvrages principaux, "Le couple et son histoire" (Presses Universitaires de France), "Couples et sexualité aujourd'hui", et ses nombreux articles dans la Revue française de psychanalyse proposent un modèle structuré autour de trois réalités et de cinq organisateurs inconscients. Ce modèle, d'une grande rigueur conceptuelle, offre au clinicien une grille de lecture systématique de la vie conjugale.


Les trois réalités du couple

Pour Smadja, le couple n'est pas un objet simple. Il s'inscrit simultanément dans trois registres de réalité qui s'interpénètrent sans se réduire l'un à l'autre.


1. La réalité corporelle-sexuelle

La première réalité est celle du corps et de la sexualité. Le couple est d'abord une rencontre de deux corps : deux corps désirants, jouissants, souffrants. La sexualité n'est pas un "aspect" de la vie de couple parmi d'autres : elle est une dimension constitutive, irréductible, qui engage le sujet dans ce qu'il a de plus intime et de plus archaïque.

Smadja insiste sur le fait que la sexualité conjugale a ses propres lois, ses propres rythmes, ses propres crises : qui ne se réduisent pas aux dynamiques psychiques ou sociales du couple. Un couple peut bien fonctionner psychiquement et mal fonctionner sexuellement, ou inversement. La réalité corporelle-sexuelle a son autonomie relative.


2. La réalité socioculturelle : le "travail de couple"

La deuxième réalité est socioculturelle. Le couple n'existe pas dans un vide social : il est pris dans un réseau de normes, d'attentes, d'institutions, de modèles culturels qui déterminent en partie ce qu'est "être en couple". Le mariage, la cohabitation, la parentalité, la division des rôles, les modèles de masculinité et de féminité : tout cela constitue un cadre socio-symbolique dans lequel le couple s'inscrit.

Smadja emprunte ici le concept de "travail" à Wilfred Bion pour parler du "travail de couple" : l'ensemble des opérations psychiques par lesquelles les partenaires transforment les matériaux bruts de leur expérience commune en quelque chose de pensable et de partageable. Ce concept de travail (au sens de work, non de labeur) permet de penser le couple comme un processus actif de co-construction, et non comme un état statique.


3. La réalité psychique et ses trois niveaux

La troisième réalité (la plus complexe) est la réalité psychique. Smadja la décompose en trois niveaux :
  • Le niveau intrapsychique individuel : le monde interne de chaque partenaire, avec ses objets internes, ses fantasmes, ses défenses, ses conflits propres ;
  • Le niveau interpsychique : l'espace de la relation, les processus de communication et d'échange inconscient entre les deux psychés (identification projective, résonance fantasmatique, systèmes défensifs partagés) ;
  • Le niveau transpsychique : ce qui traverse les deux psychés sans appartenir proprement à aucune d'elles : les transmissions transgénérationnelles, les mandats familiaux, les héritages inconscients que chaque partenaire apporte dans le couple.

Cette triple articulation permet de dépasser l'opposition stérile entre approche individuelle et approche relationnelle. Le couple n'est ni la somme de deux individus ni une entité autonome flottant au-dessus des individus : il est le lieu d'articulation entre ces trois niveaux.


Les cinq organisateurs inconscients

La contribution la plus originale de Smadja est sans doute sa théorie des cinq organisateurs inconscients de la vie de couple. Ces organisateurs sont des matrices fantasmatiques qui structurent le lien conjugal depuis l'inconscient de chaque partenaire.


1. La dyade archaïque mère-enfant

Le premier organisateur est la relation précoce mère-enfant. Toute relation de couple réactive les traces mnésiques de cette relation première : les besoins de holding, de contenance, de nourriture affective, mais aussi les angoisses d'engloutissement, d'abandon, de dévoration. Le couple rejoue, dans un registre adulte, les drames archaïques de la symbiose et de la séparation.


2. Le complexe d'Œdipe

Le deuxième organisateur est le complexe d'Œdipe dans sa double forme : positive et négative, masculine et féminine. Le couple est le lieu où se rejouent les rivalités, les interdits, les désirs triangulaires qui ont structuré la psychosexualité infantile. La jalousie, la rivalité, le sentiment de culpabilité liée au plaisir (ces affects si fréquents dans la vie conjugale) trouvent leur source dans l'organisation œdipienne.


3. La puberté

Le troisième organisateur est le remaniement pubertaire. L'adolescence est un moment de réorganisation massive de la psychosexualité, où le corps change, où les identifications vacillent, où le sujet doit construire un rapport nouveau à son propre désir. Les traces de ce remaniement (la découverte de la génitalité, les premières amours, les expériences de rejet) restent actives dans la vie conjugale adulte.


4. L'entrée dans l'âge adulte

Le quatrième organisateur est le passage à l'âge adulte, avec les tâches développementales qu'il implique : séparation d'avec la famille d'origine, constitution d'un couple, engagement dans la parentalité, insertion professionnelle. Smadja montre que ces tâches, apparemment sociologiques, engagent des processus psychiques profonds : des renoncements narcissiques, des deuils, des réaménagements identificatoires.


5. Le complexe fraternel

Le cinquième organisateur est le complexe fraternel. Plus rarement pris en compte dans la théorie du couple, il joue pourtant un rôle considérable. La relation entre frères et sœurs (avec ses rivalités, ses alliances, ses jalousies, ses solidarités) constitue un modèle relationnel qui se réactive dans le couple. La question de la rivalité fraternelle ("est-ce que tu m'aimes autant que lui/elle ?") et celle de la loyauté ("tu es de mon côté ou du leur ?") traversent de nombreux conflits conjugaux.


Le concept de "travail de couple"

Smadja développe le concept de travail de couple comme processus essentiellement préconscient et inconscient par lequel les partenaires élaborent ensemble les tensions, les conflits et les crises de leur vie commune. Ce travail est l'analogue, au niveau du couple, du travail du rêve ou du travail du deuil chez Freud : une activité psychique silencieuse, continue, qui transforme les matériaux bruts de l'expérience en quelque chose de psychiquement assimilable.

Le travail de couple implique une dialectique permanente entre deux exigences contradictoires :
  • Le travail de couple proprement dit : qui pousse vers la construction d'un "nous", vers l'investissement du lien, vers le compromis et l'accommodation réciproque ;
  • Le travail individuel : qui pousse chaque partenaire vers l'affirmation de sa singularité, vers la réalisation de ses désirs propres, vers l'autonomie.

Quand ces deux travaux sont suffisamment équilibrés, le couple fonctionne. Quand l'un domine l'autre (quand le "nous" écrase le "je" ou quand le "je" détruit le "nous"), le couple entre en crise.


La crise des garants symboliques

Smadja articule sa réflexion clinique à une analyse sociologique du couple contemporain. Il observe que les garants symboliques traditionnels du lien conjugal (le mariage comme institution sacrée, la pression sociale, les normes religieuses, les rôles de genre assignés) se sont considérablement affaiblis. Le couple contemporain ne peut plus compter sur ces étayages externes : il doit trouver en lui-même les ressources pour se maintenir.

Cette fragilisation des garants symboliques a un double effet paradoxal. D'un côté, elle libère le couple des contraintes externes et permet une relation plus authentique, fondée sur le choix plutôt que sur l'obligation. De l'autre, elle fragilise le lien en le privant des supports externes qui le soutenaient. Le couple contemporain est à la fois plus libre et plus vulnérable que celui de ses grands-parents.

Le modèle intégratif d'Eric Smadja offre une grille de lecture d'une grande richesse pour penser cette situation. En articulant réalité corporelle, réalité socioculturelle et réalité psychique, en identifiant les cinq organisateurs inconscients qui structurent le lien, en théorisant le travail de couple comme processus dynamique, il propose au clinicien des outils conceptuels qui permettent de saisir la complexité du couple sans la réduire. C'est une contribution majeure à la pensée psychanalytique française du couple.

COUPLES HOMOSEXUELS ET HOMOPARENTALITÉ EN PSYCHANALYSE

La psychanalyse face aux couples homosexuels : un tournant épistémologique

La relation entre psychanalyse et homosexualité a longtemps été marquée par une ambiguïté fondamentale. Si Freud lui-même, dans sa célèbre "Lettre à une mère américaine" (1935), affirmait que l'homosexualité "n'est assurément pas un avantage, mais ce n'est pas quelque chose dont on doive avoir honte, ce n'est ni un vice ni une dégradation", de nombreux psychanalystes post-freudiens (notamment dans la tradition nord-américaine) ont pathologisé l'homosexualité, la réduisant à un "trouble du développement" ou à une "fixation pré-œdipienne".

Le tournant des années 2000-2020 a vu émerger une nouvelle génération de cliniciens psychanalytiques qui, sans renoncer aux outils métapsychologiques, les appliquent aux couples homosexuels avec un regard dépathologisant. L'ouvrage collectif de Daniel McCann, Same-Sex Couples and Other Identities (2021), marque un jalon important de cette évolution, en rassemblant les contributions de cliniciens de Tavistock Relationships travaillant avec des couples de même sexe.


Hertzmann et l'objet couple parental internalisé

Leezah Hertzmann a proposé un concept qui constitue peut-être la contribution la plus originale de la psychanalyse contemporaine à la compréhension des couples homosexuels : l'objet couple parental internalisé (internal parental couple object). Ce concept s'inscrit dans la tradition de la théorie des relations d'objet et de la thérapie psychanalytique de couple d'inspiration kleinienne.

L'idée centrale est la suivante : tout individu, quelle que soit son orientation sexuelle, internalise au cours de son développement un objet couple parental : une représentation inconsciente du couple formé par ses parents (ou figures parentales). Cet objet interne n'est pas une photographie fidèle du couple parental réel : il est coloré par les fantasmes, les projections et les identifications de l'enfant. Mais il constitue un modèle inconscient de ce qu'est un couple : de ce à quoi ressemble une relation intime, de ce qui est permis et de ce qui est interdit dans l'amour.

Or, pour la grande majorité des personnes homosexuelles, cet objet couple parental internalisé est hétérosexuel. L'enfant a grandi en observant (ou en fantasmant) un couple homme-femme. Lorsqu'il forme à l'âge adulte un couple de même sexe, il se trouve dans la position singulière de construire une relation qui ne correspond pas à son modèle interne.


Le travail psychique supplémentaire

Hertzmann montre que cette discordance entre l'objet couple parental internalisé (hétérosexuel) et le couple réel (homosexuel) génère un travail psychique supplémentaire que les couples hétérosexuels n'ont pas à accomplir. Ce travail consiste à :
  • Se différencier de l'objet interne : construire un modèle de couple qui ne reproduit pas le modèle hétérosexuel internalisé, sans pour autant le rejeter en bloc.
  • Négocier avec l'hétéronormativité internalisée : chaque partenaire porte en lui des traces de l'hétéronormativité ambiante (culpabilité, honte, sentiment de transgression) qui peuvent interférer avec la capacité d'investir pleinement le lien homosexuel.
  • Créer un nouveau modèle : inventer les formes de la conjugalité, de la répartition des rôles, de la vie intime, sans pouvoir s'appuyer sur un modèle interne préexistant.
  • Ce travail supplémentaire n'est pas nécessairement pathologique : il peut au contraire être source de créativité et de liberté. Mais il constitue un défi narcissique spécifique dont le thérapeute de couple doit être conscient.

La scène primitive revisitée

La question de la scène primitive (le fantasme de la relation sexuelle parentale) se pose de manière spécifique pour les couples homosexuels. Dans la théorie classique, la scène primitive est hétérosexuelle : elle met en scène la complémentarité des sexes, la pénétration, la fécondation. L'enfant fantasme cette scène et s'y positionne : tantôt identifié au père, tantôt à la mère, tantôt exclu et observateur.

Christophe Joubert a montré comment la scène primitive se trouve revisitée dans les familles homoparentales. Lorsque deux femmes ou deux hommes forment un couple parental, l'enfant est confronté à une scène primitive qui ne correspond pas au modèle œdipien classique. Joubert explore comment cette configuration particulière mobilise des fantasmes originaux et des identifications spécifiques, sans que cela constitue nécessairement un obstacle au développement psychique de l'enfant.

La question n'est pas de savoir si la scène primitive homoparentale est "aussi bonne" que la scène primitive hétéroparentale : cette question est mal posée. L'enjeu est de comprendre quelles sont les ressources psychiques dont dispose l'enfant pour élaborer son Œdipe dans cette configuration, et comment le couple parental de même sexe peut offrir un espace suffisamment contenant pour cette élaboration.


Homoparentalité et PMA : défis narcissiques spécifiques

L'accès à la parentalité par la PMA (Procréation Médicalement Assistée) confronte les couples homosexuels à des épreuves narcissiques spécifiques qui méritent une attention clinique particulière.


Le trauma médical

Le parcours de PMA est souvent long, éprouvant, marqué par l'intrusion médicale dans l'intimité du corps et du couple. Les échecs successifs, les traitements hormonaux, les gestes médicaux invasifs constituent un traumatisme cumulatif qui atteint le narcissisme du couple. Le corps, au lieu d'être le lieu du plaisir partagé, devient un terrain d'interventions techniques. La conception, au lieu d'être le fruit de la rencontre intime, est médiée par des protocoles médicaux, des calendriers, des statistiques de réussite.


Le donneur comme tiers génétique, médical et symbolique

La présence d'un donneur (de sperme ou d'ovocytes) introduit un tiers dont le statut psychique est particulièrement complexe. Ce tiers est à la fois :
  • Génétique : il apporte la moitié du patrimoine génétique de l'enfant, ce qui crée une asymétrie entre le parent biologique et le parent non biologique.
  • Médical : il intervient via l'institution médicale, ce qui le place du côté de la technique et de l'anonymat (dans le cas du don anonyme).
  • Symbolique : il représente, dans l'inconscient du couple, une figure dont la signification varie : tiers exclu, rival, bienfaiteur, figure paternelle ou maternelle substitutive, représentant de la norme hétérosexuelle.

La manière dont le couple élabore psychiquement la place du donneur est déterminante pour la qualité du lien conjugal et parental. Lorsque le donneur reste un impensé (lorsque sa présence symbolique est déniée ou banalisée), il peut devenir un "fantôme" dans l'appareil psychique familial, une source de malaise non élaboré qui affecte le lien conjugal et la relation à l'enfant.


Le "berceau psychique" : une fonction indépendante de la configuration parentale

Les recherches cliniques convergent vers un constat essentiel : le berceau psychique (cette enveloppe contenante que le couple parental construit pour accueillir l'enfant) est une fonction psychique indépendante de la configuration sexuée des parents. Ce qui compte pour l'enfant n'est pas le sexe de ses parents, mais la qualité de leur appareil psychique conjugal : leur capacité à contenir les angoisses, à transformer les éléments bruts en expériences pensables, à maintenir un espace triangulé où l'enfant peut se développer.

Un couple homosexuel dont l'appareil psychique conjugal est suffisamment intégré, suffisamment contenant, suffisamment ouvert à la tiercéité, offre un berceau psychique aussi sécurisant qu'un couple hétérosexuel disposant des mêmes qualités. Inversement, un couple hétérosexuel dont le fonctionnement est dominé par le clivage, la projection massive ou le déni de la tiercéité offre un berceau psychique défaillant, quelle que soit sa "conformité" à la norme hétérosexuelle.


Implications pour la pratique clinique

Le travail thérapeutique avec les couples homosexuels exige du clinicien une double vigilance. D'une part, il doit être attentif aux dynamiques inconscientes communes à tous les couples : identification projective, collusion, réactivation œdipienne, transmission transgénérationnelle. D'autre part, il doit être conscient des spécificités liées à l'homosexualité : le poids de l'hétéronormativité internalisée, le travail psychique supplémentaire de construction d'un modèle de couple, les défis narcissiques de la PMA, la place du donneur comme tiers.

L'AIPCF (Association Internationale de Psychanalyse de Couple et de Famille) et les principales organisations professionnelles internationales s'accordent aujourd'hui sur le fait que la thérapie psychanalytique de couple s'applique à tous les couples, indépendamment de l'orientation sexuelle de leurs membres. Les outils métapsychologiques (identification projective, espace triangulaire, appareil psychique conjugal, transmission transgénérationnelle) sont des outils universels, dont l'application aux couples homosexuels enrichit la compréhension de la conjugalité humaine dans toute sa diversité.

Loin d'être une exception ou un cas particulier, le couple homosexuel constitue un révélateur de ce que tout couple doit accomplir : construire un lien intime à partir de deux histoires singulières, créer un espace psychique commun irréductible à la somme de ses parties, et négocier en permanence entre le besoin de reconnaissance et le respect de l'altérité.

LE COUPLE INTERCULTUREL : LE CHOC DES MONDES INTERNES

L'espace transsubjectif à l'épreuve de la différence culturelle

Le couple interculturel (celui qui réunit deux partenaires issus de traditions culturelles, linguistiques ou religieuses distinctes) offre un terrain d'observation clinique d'une richesse exceptionnelle. C'est dans ce type de lien que l'on peut saisir avec le plus de netteté les mécanismes de l'espace trans-subjectif, tel que l'ont théorisé Janine Puget et Isidoro Berenstein dans leur travail sur la psychanalyse du lien.

Pour Puget et Berenstein, tout couple construit un espace psychique qui n'appartient ni à l'un ni à l'autre des partenaires, mais qui émerge de leur rencontre. Cet espace trans-subjectif est le lieu où se négocient (souvent inconsciemment) les significations partagées, les pactes dénégatifs, les accords tacites qui rendent possible la vie commune. Or, dans les couples mono-culturels, une large part de ce travail psychique est silencieusement pris en charge par la culture commune : la langue partagée, les codes de parenté, les rituels familiaux, les conceptions du genre, de la mort, du sacré, fonctionnent comme un socle implicite qui réduit considérablement le labeur psychique nécessaire à la construction du "vínculo".


Quand les codes divergent radicalement

Dans le couple interculturel, ce socle silencieux fait défaut. Les codes de parenté (Comment s'adresse-t-on aux beaux-parents ? Quelle est la place de la belle-mère ? Qui décide du prénom de l'enfant ?) peuvent diverger radicalement d'une culture à l'autre. Les rituels de deuil, les conceptions de la pudeur, de l'hospitalité, de la hiérarchie entre les sexes et les générations ne sont plus des évidences partagées mais des zones de friction potentielle.

Ce qui restait implicite dans le couple monoculturel (et qui pouvait dès lors être ignoré) devient explicite, conflictuel, nécessitant une négociation permanente. Le couple inter-culturel est ainsi contraint à un travail psychique supplémentaire considérable : il doit construire consciemment ce que d'autres couples reçoivent en héritage.


Le transfert ethno-culturel

L'un des phénomènes les plus fascinants dans la clinique des couples inter-culturels est ce que l'on peut appeler le transfert ethno-culturel. Chaque partenaire transfère sur l'autre non seulement les imagos parentales classiques, mais aussi les représentations collectives associées à la culture de l'autre. L'autre n'est pas seulement un individu : il est aussi (dans le fantasme inconscient) le représentant de tout un monde, porteur d'une altérité qui fascine et inquiète simultanément.

Ce transfert ethnoculturel peut prendre des formes multiples : idéalisation exotisante ("ta culture est tellement plus vivante, chaleureuse, authentique que la mienne"), dévaluation défensive ("chez vous, on ne sait pas élever les enfants"), ou encore projection massive des conflits internes sur la différence culturelle ("si nous avions la même religion, tout irait bien"). L'enjeu thérapeutique est de permettre aux partenaires de distinguer ce qui relève du conflit culturel réel et ce qui relève de la projection de conflits intrapsychiques sur la scène culturelle.


Les conflits d'appartenance et la culpabilité d'exil

Le couple interculturel est souvent traversé par des conflits de loyauté puissants. Chaque partenaire se trouve pris entre la fidélité à sa famille d'origine (et à travers elle, à sa culture) et l'investissement du lien conjugal. Choisir le partenaire étranger peut être vécu inconsciemment comme une trahison des origines, une rupture du mandat transgénérationnel.

Ce conflit est particulièrement aigu lorsque l'un des partenaires a émigré. La culpabilité d'exil (le sentiment d'avoir abandonné les siens, d'avoir trahi la terre natale) peut se cristalliser dans le couple. Le partenaire resté dans son pays peut devenir le représentant inconscient de "l'autre monde" que l'on a quitté, ou au contraire celui dont on attend qu'il efface la douleur de l'arrachement.

Cette dynamique engage profondément le narcissisme de chacun. L'identité culturelle est un pilier narcissique fondamental : elle dit qui nous sommes, d'où nous venons, ce en quoi nous croyons. Lorsque cette identité est mise en question par le couple interculturel (lorsqu'il faut accepter que l'autre vive différemment des choses que l'on tenait pour universelles), c'est la blessure narcissique qui est en jeu.


La cristallisation à la naissance de l'enfant

C'est souvent à la naissance du premier enfant que les tensions interculturelles se cristallisent avec le plus d'acuité. L'enfant pose en effet, par sa seule existence, des questions identitaires inévitables : quelle(s) langue(s) lui parler ? Quel prénom lui donner : un prénom du père ou de la mère, un prénom neutre, un double prénom ? Quelle religion transmettre ou aucune ? Quels rituels observer : baptême, circoncision, cérémonie du nom ?

Ces questions, apparemment pratiques, touchent en réalité aux fondements narcissiques et identitaires de chaque parent. Choisir la langue de l'autre pour l'enfant peut être vécu comme un renoncement à sa propre filiation. Ne pas circoncire ou ne pas baptiser peut être ressenti comme une trahison du mandat transgénérationnel. L'enfant devient le lieu où se rejoue le conflit entre deux héritages, deux systèmes de sens, deux façons d'inscrire un être humain dans le monde.


L'ethno-psychanalyse comme ressource

L'ethnopsychanalyse, telle que fondée par Georges Devereux, offre un cadre théorique précieux pour penser la clinique des couples interculturels. Devereux a montré que les processus psychiques universels (angoisse, défense, transfert) prennent des formes culturellement spécifiques. Ce qui est refoulé dans une culture peut être socialement valorisé dans une autre. Ce qui constitue un symptôme dans un système de sens peut être une pratique normale dans un autre.

Cette perspective impose au thérapeute un travail de décentrage culturel exigeant. Il ne s'agit pas de relativiser tout ("chaque culture a sa vérité"), mais de reconnaître que la grille interprétative du thérapeute est elle-même culturellement située. Un thérapeute occidental qui reçoit un couple mixte euro-maghrébin, par exemple, peut inconsciemment pathologiser des modes de fonctionnement familial (centralité de la belle-mère, pudeur masculine, rôle maternel) qui relèvent d'une logique culturelle cohérente.


Le dispositif thérapeutique : vers une troisième culture psychique

La thérapie psychanalytique de couple interculturel ne peut se contenter d'appliquer les modèles classiques sans les adapter. Le thérapeute doit être attentif à plusieurs dimensions spécifiques : la langue de la thérapie (qui est toujours la langue maternelle de l'un des partenaires et la langue étrangère de l'autre, créant une asymétrie fondamentale), les implicites culturels de chacun, et ses propres contre-transferts culturels.

Porchat et Waldman ont souligné la nécessité, dans la thérapie de couple interculturel, de travailler à l'émergence d'une "troisième culture psychique". Il ne s'agit ni de la culture de l'un ni de celle de l'autre, mais d'une création originale, propre à ce couple, qui intègre et transforme les éléments des deux héritages. Cette troisième culture n'efface pas les différences, elle les reconnaît, les métabolise, les rend fécondes plutôt que destructrices.


Les conditions de cette création

Pour qu'une telle création soit possible, plusieurs conditions psychiques doivent être réunies :
  • Le travail de deuil : chaque partenaire doit faire le deuil d'une certaine idéalisation de sa propre culture et accepter qu'elle n'est pas universelle.
  • La tolérance à l'altérité : il faut supporter que l'autre pense, ressente, ritualise différemment sans vivre cette différence comme une attaque narcissique.
  • La capacité de jeu : au sens winnicottien, le couple interculturel qui fonctionne est celui qui peut jouer avec les différences culturelles, les explorer avec curiosité plutôt que les subir avec angoisse.
  • L'accès à l'humour : rire ensemble des malentendus culturels suppose une distance par rapport à son propre narcissisme identitaire.


Conclusion : la fécondité de l'écart

Le couple interculturel, parce qu'il ne bénéficie pas du confort de l'évidence culturelle partagée, est contraint à un travail de symbolisation et de négociation que les couples mono-culturels peuvent s'épargner, mais dont ils auraient parfois besoin. En ce sens, le couple interculturel est un révélateur : il rend visible ce que tout couple doit, en vérité, construire un espace commun de sens, à partir de deux mondes internes irréductiblement différents.

La richesse clinique de ces couples réside précisément dans l'écart : c'est parce que rien ne va de soi que tout doit être pensé, parlé, négocié. Et c'est dans ce travail que peut émerger une créativité conjugale singulière : une troisième culture psychique qui n'est ni la soumission de l'un à l'autre, ni le compromis fade, mais une invention à deux.

LE COUPLE FACE À LA PARENTALITÉ : CRISE OU MATURATION ?

De la dyade au triade : une révolution psychique

L'arrivée d'un enfant constitue l'un des bouleversements les plus profonds que le couple puisse traverser. Du point de vue psychanalytique, il ne s'agit pas simplement d'un "événement de vie" parmi d'autres, mais d'une restructuration radicale de l'économie psychique du lien. Le couple-dyade, qui fonctionnait sur un mode dual (avec ses illusions fusionnelles, ses complémentarités narcissiques, ses équilibres inconscients), est contraint de devenir un couple-triade. Un tiers réel fait irruption dans l'espace conjugal.

Ce tiers n'est pas un tiers symbolique, comme le thérapeute ou la loi. C'est un tiers charnel, exigeant, qui crie la nuit, qui demande des soins constants, qui réclame l'investissement libidinal de chaque parent. L'enfant, par sa seule présence, brise l'illusion de complétude narcissique qui fondait (plus ou moins consciemment) le lien conjugal. Le fantasme "nous nous suffisons l'un à l'autre" est brutalement démenti par l'arrivée de celui qui dit, par son existence même : "vous n'êtes pas tout l'un pour l'autre : il y a un tiers."


La réactivation œdipienne

L'une des dimensions les plus méconnues de la transition à la parentalité est la réactivation massive des conflits œdipiens chez chacun des partenaires. Devenir parent, c'est prendre la place de ses propres parents et cette prise de position réactive inévitablement les identifications, les rivalités et les angoisses liées à la situation œdipienne originaire.

Pour la femme, devenir mère implique de s'identifier à sa propre mère avec tout ce que cette identification comporte d'ambivalence. Si la relation à la mère était suffisamment bonne, cette identification est source de confiance et de compétence. Si elle était conflictuelle, abusive ou défaillante, la maternité réactive des angoisses profondes : "vais-je reproduire ce que ma mère m'a fait ?", "Suis-je capable d'être une bonne mère alors que je n'ai pas eu de bonne mère ?"

Pour l'homme, devenir père implique de s'identifier à son propre père et de se confronter à la dimension de la loi et de l'interdit que porte la fonction paternelle. Si le père était absent, violent ou défaillant, cette identification est problématique. L'homme peut aussi être confronté à un sentiment d'exclusion de la dyade mère-enfant qui réactive sa propre position d'enfant exclu de la scène primitive.


L'espace triangulaire de Britton revisité

Britton a montré que la capacité de tolérer l'espace triangulaire (d'accepter que les deux personnes que l'on aime aient un lien dont on est exclu) est le signe d'un Œdipe résolu. La parentalité met cette capacité à l'épreuve de manière brutale : chaque parent doit tolérer que l'autre ait un lien avec l'enfant qui lui échappe partiellement.

Le père doit tolérer l'intimité fusionnelle de la mère avec le nourrisson. La mère doit tolérer la relation spécifique du père avec l'enfant. Lorsque ces tolérances échouent, on observe des configurations pathologiques : le père jaloux du nourrisson qui "lui prend sa femme", la mère qui exclut le père de la relation à l'enfant, les triangulations où l'enfant est instrumentalisé comme allié contre le partenaire.


Le déclin de la satisfaction conjugale : données longitudinales

Les études longitudinales confirment ce que la clinique observe depuis longtemps : la transition à la parentalité s'accompagne, dans la majorité des couples, d'un déclin significatif de la satisfaction conjugale. Ce déclin est documenté de manière robuste par des recherches menées sur plusieurs décennies (Gottman, Cowan & Cowan, entre autres).

L'explication métapsychologique de ce déclin est éclairante. Avant l'arrivée de l'enfant, le couple fonctionne selon un axe horizontal : l'axe conjugal, érotique, de la relation entre pairs. Chaque partenaire est pour l'autre un objet d'amour, de désir, de rivalité, de complémentarité. L'arrivée de l'enfant introduit un axe vertical : l'axe de la filiation, de la responsabilité parentale, de la transmission transgénérationnelle.

Ces deux axes ne sont pas spontanément compatibles. L'axe vertical (parental) exige le renoncement, la sollicitude, le sacrifice ; l'axe horizontal (conjugal) exige le désir, la séduction, la réciprocité. La difficulté du couple parental est de maintenir les deux axes simultanément : de rester amants tout en devenant parents, de préserver l'espace érotique tout en investissant l'espace parental.


Angoisses d'abandon et angoisses persécutoires

L'arrivée de l'enfant active deux types d'angoisses fondamentales chez les partenaires :Les angoisses d'abandon : chaque partenaire peut se sentir abandonné par l'autre au profit de l'enfant. L'investissement massif de la mère dans le nouveau-né peut être vécu par le père comme un abandon catastrophique, surtout si ses propres angoisses de séparation sont mal élaborées. Inversement, la mère peut se sentir abandonnée par un père qui se réfugie dans le travail pour fuir l'angoisse de la nouvelle situation.

Les angoisses persécutoires : l'enfant peut être vécu, dans les registres les plus archaïques, comme un persécuteur, un intrus qui envahit l'espace conjugal, qui détruit le repos, qui accapare le partenaire. Ces angoisses, souvent inavouables (car elles contredisent l'idéal de parentalité), sont d'autant plus destructrices qu'elles restent inconscientes et non élaborées.


Le berceau psychique familial

Le concept de berceau psychique familial, développé par les cliniciens de la SFTFP (Société Française de Thérapie Familiale Psychanalytique), notamment Françoise André-Fustier et Elisabeth Darchis, désigne l'espace psychique que le couple parental construit pour accueillir l'enfant. Ce berceau n'est pas seulement matériel (la chambre, les soins) mais fondamentalement psychique : il est constitué par la capacité du couple à rêver l'enfant ensemble, à lui préparer une place dans leur appareil psychique conjugal.

Pour que le berceau psychique soit suffisamment contenant, le couple doit pouvoir accomplir un travail psychique considérable : intégrer l'enfant réel (avec ses besoins, ses cris, sa corporalité) à l'enfant imaginaire (celui qu'ils avaient rêvé), faire le deuil de l'enfant parfait, accepter les transformations irréversibles que la parentalité impose au lien conjugal.

Lorsque ce travail échoue (lorsque le couple ne parvient pas à construire un berceau psychique suffisant), l'enfant peut devenir un symptôme conjugal : il porte les conflits non résolus du couple, il est instrumentalisé dans les guerres conjugales, il devient le lieu de projection des angoisses parentales non élaborées.


Crise ou maturation ? La dialectique du couple parental

La parentalité est-elle une crise ou une maturation ? La réponse psychanalytique est : les deux, indissociablement. La parentalité est une crise au sens étymologique : un moment de décision, de bifurcation, où l'ancien équilibre est rompu et où un nouvel équilibre doit être trouvé. Elle est aussi, potentiellement, une maturation : un accès à un niveau de complexité psychique supérieur.

Le couple qui traverse la crise parentale sans s'y effondrer accède à une forme de lien plus profonde, plus résiliente, plus riche. Il a renoncé à l'illusion de complétude narcissique pour accéder à une relation triangulée, traversée par la différence des générations et l'acceptation de la perte. Il a intégré l'axe vertical de la filiation à l'axe horizontal de la conjugalité, créant un espace psychique plus vaste où coexistent amour parental et désir érotique.


Le vieillissement du couple : le parcours inverse

Maria Luisa Algini a montré que le vieillissement du couple confronte les partenaires au parcours inverse : après des décennies de parentalité, le couple redevient une dyade lorsque les enfants quittent le foyer. Ce "nid vide" peut réactiver les mêmes angoisses que la transition à la parentalité, mais en miroir. Le couple doit retrouver l'axe horizontal qu'il avait peut-être négligé pendant des années, et se confronter à nouveau à la question : que sommes-nous l'un pour l'autre, sans les enfants comme tiers ?

Le couple vieillissant est aussi confronté à la question de la transmission : qu'avons-nous transmis à nos enfants ? Qu'avons-nous réussi à élaborer de nos propres héritages transgénérationnels et qu'avons-nous, malgré nous, transmis de non-élaboré ? La parentalité, du premier cri à la séparation finale, est ainsi un processus de transformation psychique continue qui engage le couple dans un travail d'élaboration intergénérationnelle dont les enjeux excèdent la seule vie conjugale.

Accompagner les couples dans cette transition (qu'il s'agisse de la première naissance ou du syndrome du nid vide) constitue l'un des champs les plus féconds de la thérapie psychanalytique de couple, celui où la dimension individuelle et la dimension du lien se rencontrent avec le plus d'intensité.

LE COUPLE À L'ÈRE NUMÉRIQUE : INFIDÉLITÉ VIRTUELLE ET DÉSINHIBITION

La révolution numérique et le lien amoureux

La révolution numérique a transformé en profondeur les conditions de possibilité du lien amoureux. En l'espace de deux décennies, les applications de rencontre, les réseaux sociaux, la communication instantanée et la pornographie en ligne ont modifié non seulement les modalités de rencontre mais aussi la structure même de l'investissement libidinal dans le couple. La clinique psychanalytique ne peut ignorer ces mutations sans risquer de devenir anachronique.

Les applications de rencontre (Tinder, Bumble, Hinge et leurs nombreuses variantes) fonctionnent comme un véritable "buffet d'objets" (object-buffet). L'utilisateur navigue dans un catalogue de partenaires potentiels, sélectionne, rejette, "swipe" à gauche ou à droite dans un geste qui réduit l'autre à une image consommable. Cette logique consumériste appliquée aux relations amoureuses a des conséquences psychiques profondes : elle encourage une approche du lien fondée sur la substituabilité. Si cet objet ne convient pas, un autre est immédiatement disponible. Le travail psychique de tolérance à la frustration, de négociation avec l'imperfection de l'autre (travail qui est au cœur de tout couple durable) est court-circuité par la promesse d'un meilleur objet, toujours à portée de clic.


L'infidélité virtuelle : une nouvelle zone grise

L'ère numérique a fait émerger une catégorie relationnelle inédite : l'infidélité virtuelle. Entretenir une correspondance érotique avec un(e) inconnu(e) en ligne, échanger des photos intimes, fréquenter des sites de rencontre sans jamais passer à l'acte physique : tout cela constitue-t-il une infidélité ? Les couples se déchirent autour de cette question, et la clinique contemporaine doit l'affronter.

Du point de vue psychanalytique, la question pertinente n'est pas "est-ce de l'infidélité ?" mais "quelle fonction psychique ce comportement remplit-il dans l'économie du couple ?" Le partenaire qui flirte en ligne sans jamais "passer à l'acte" peut exprimer un besoin de restauration narcissique que le couple ne satisfait plus : le frisson de la séduction, la confirmation de sa désirabilité, le sentiment d'exister dans le regard désirant de l'autre.

Mais il peut aussi s'agir d'une forme spécifique de défi adressé au partenaire : une transgression qui dit, sans le dire, "tu ne me suffis pas" ou "regarde, d'autres me désirent". L'infidélité virtuelle partage avec l'infidélité classique sa dimension d'acting out : mais elle ajoute une couche supplémentaire de déni : "je n'ai rien fait de mal, ce n'était que virtuel."


La communication numérique et l'appauvrissement relationnel

La communication numérique entre partenaires (SMS, messages vocaux, échanges sur WhatsApp) modifie en profondeur la qualité de la rencontre intersubjective. L'absence de corps, de voix (dans les messages écrits), de regard, de présence physique appauvrit considérablement la communication émotionnelle. Les malentendus se multiplient : un message bref est lu comme un rejet, un délai de réponse est interprété comme un désintérêt, un emoji mal choisi déclenche une crise.

Plus profondément, la communication numérique permet d'éviter la confrontation directe. Il est plus facile de dire des choses dures par écran interposé et il est plus facile de fuir l'échange en ne répondant pas, en "laissant en vu". Cette possibilité de fuite permanente fragilise la capacité du couple à affronter les conflits, qui est pourtant l'une des conditions essentielles de sa maturation.


La pandémie COVID : amplificateur des tensions conjugales

La pandémie de COVID-19 a constitué un laboratoire involontaire des tensions conjugales contemporaines. Les confinements successifs ont contraint les couples à une proximité forcée sans précédent, dissolvant brutalement les frontières entre espace professionnel et espace domestique, entre temps individuel et temps partagé.

Pour de nombreux couples, cette épreuve a mis au jour des fragilités jusqu'alors masquées par le rythme de la vie quotidienne. La distance (physique, temporelle, sociale) qui structurait le couple (chacun part travailler, a ses amis, ses activités) jouait en réalité un rôle de régulation psychique. Elle permettait de doser la proximité, de ménager un espace de respiration narcissique, de maintenir une part de mystère et de désir. Le confinement a supprimé cette régulation, exposant les couples à la crudité de leur fonctionnement réel.

La demande de thérapie de couple a explosé pendant et après les confinements. Fait clinique notable : de nombreux couples ont découvert (parfois avec stupéfaction) qu'ils ne savaient pas être ensemble. L'habitude de vivre côte à côte, chacun absorbé par ses écrans, ses activités, ses réseaux, avait masqué un vide relationnel profond que la proximité forcée a révélé.


L'adoption de la télé-thérapie

La pandémie a également accéléré l'adoption de la thérapie de couple en ligne. Ce changement de cadre pose des questions psychanalytiques fondamentales. Le dispositif thérapeutique classique (le bureau, les fauteuils, la disposition spatiale) n'est pas un simple décor : il constitue un espace transitionnel au sens winnicottien, un lieu "entre" le monde interne et le monde externe, protégé par le cadre et propice à l'élaboration psychique.

La séance en visioconférence modifie profondément cet espace. Le thérapeute entre dans l'intimité du domicile conjugal (ou chaque partenaire se connecte depuis un lieu différent, introduisant une autre asymétrie). L'écran crée une distance paradoxale : on se voit, mais on ne se "sent" pas. Le langage corporel est réduit au cadrage de la caméra. Les moments de silence (si précieux en thérapie de couple) sont rendus inconfortables par le médium numérique, qui semble exiger une parole continue.


Réseaux sociaux et exhibition narcissique

Les réseaux sociaux ont introduit dans le couple une dimension inédite d'exhibition narcissique. La mise en scène du couple sur Instagram, Facebook ou TikTok — les photos de vacances parfaites, les déclarations d'amour publiques, les anniversaires célébrés à grand renfort de likes — crée une image idéale du couple qui fonctionne comme un Moi idéal numérique.

Le danger psychique de cette exhibition est double. D'une part, elle creuse l'écart entre le couple montré (heureux, fusionnel, épanoui) et le couple vécu (conflictuel, ambivalent, imparfait), alimentant un sentiment de fraude et d'imposture. D'autre part, elle soumet le couple au regard évaluateur des « followers », transformant l'intimité en spectacle et introduisant le tiers numérique dans l'espace le plus privé du lien.


L'effet de désinhibition en ligne

John Suler a décrit l'effet de désinhibition en ligne (online disinhibition effect) : la tendance des individus à dire et faire en ligne des choses qu'ils ne diraient ou ne feraient jamais en face-à-face. Cette désinhibition peut être "bénigne" (expression plus libre de sentiments positifs) ou "toxique" (agressivité, cruauté, sexualisation excessive).

Dans le couple, cet effet se manifeste de multiples façons. Les disputes par SMS peuvent atteindre une violence verbale que la présence physique de l'autre interdirait. Le sexting avec des tiers peut franchir des limites que le sujet n'oserait jamais franchir en personne. La désinhibition en ligne révèle des pulsions habituellement contenues par le surmoi social et ce faisant, elle peut être à la fois destructrice et révélatrice.


L'espace transitionnel à l'épreuve du virtuel

Winnicott a conceptualisé l'espace transitionnel comme cette aire intermédiaire d'expérience qui n'est ni dedans ni dehors, ni réalité ni fantasme, mais un espace de jeu et de créativité. La question qui se pose aujourd'hui est de savoir si l'espace virtuel peut fonctionner comme espace transitionnel.

Pour certains analystes, le virtuel offre effectivement une aire de jeu : on peut y expérimenter des identités, y explorer des fantasmes, y "jouer" des rôles sans conséquence dans le réel. Pour d'autres, le virtuel est au contraire un anti-espace transitionnel : il ne tolère pas l'ambiguïté (tout est enregistré, "screen-shoté", partagé), il n'offre pas la contenance du cadre (on peut être interrompu à tout moment), et il substitue la stimulation addictive à la créativité authentique.


Conclusion

L'ère numérique ne détruit pas le couple, elle le reconfigure. Les défis qu'elle pose (consumérisme relationnel, infidélité virtuelle, désinhibition, exhibition narcissique) ne sont pas radicalement nouveaux : ce sont des versions technologiquement amplifiées de tendances psychiques éternelles (le désir de l'objet nouveau, le narcissisme, la décharge pulsionnelle). La tâche de la psychanalyse contemporaine est de penser ces mutations sans nostalgie passéiste ni fascination technophile, en maintenant l'exigence de profondeur qui est sa marque propre.

CONTENANT-CONTENU DANS LE COUPLE : LA FONCTION ALPHA DE BION

Bion et le modèle contenant-contenu

Wilfred Bion est l'un des penseurs les plus originaux de la psychanalyse post-kleinienne. Parmi ses nombreuses contributions, le modèle contenant-contenu (♀♂) constitue un paradigme d'une fécondité considérable, dont les applications à la clinique du couple se révèlent particulièrement éclairantes.

Bion élabore ce modèle à partir de l'observation du lien primaire mère-nourrisson. Le nourrisson, confronté à des expériences sensorielles et émotionnelles brutes qu'il ne peut pas encore penser (ce que Bion nomme les éléments bêta), a besoin d'un objet capable de les recevoir, de les contenir et de les transformer en éléments pensables. Cet objet, c'est d'abord la mère, et la fonction qu'elle exerce est la rêverie (rêverie).

La rêverie maternelle n'est pas la rêvasserie. C'est un état de réceptivité psychique par lequel la mère accueille les projections brutes de son enfant (sa terreur, sa faim, sa rage) et les transforme, par son propre travail psychique, en quelque chose de tolérable et de pensable. Le nourrisson projette la terreur de mourir ; la mère la reçoit, la métabolise, et renvoie à l'enfant une expérience transformée : "tu as faim, tu vas être nourri, tout va bien."


La fonction alpha : transformer le brut en pensable

Ce processus de transformation est ce que Bion appelle la fonction alpha. Les éléments bêta (impressions sensorielles brutes, émotions non élaborées, fragments d'expérience non intégrés) sont transformés par la fonction alpha en éléments alpha : des unités de pensée utilisables pour rêver, se souvenir, symboliser. La fonction alpha est donc la condition même de la pensée : sans elle, le sujet est submergé par des éléments bêta qu'il ne peut qu'évacuer, par l'agir, le somatique ou l'identification projective pathologique.

Le conteneur (♀) est l'objet (mère, analyste, partenaire) qui offre sa fonction alpha pour transformer les éléments bêta projetés. Le contenu (♂) est l'ensemble des éléments bruts qui cherchent un conteneur. La relation contenant-contenu peut être symbiotique (mutuellement enrichissante), commensale (neutre) ou parasitaire (destructrice pour l'un ou les deux termes).


Le couple pensant : de la mère-nourrisson au lien conjugal

L'analogie entre la dyade mère-nourrisson et le couple amoureux n'est pas anodine. Dans les deux cas, l'intimité régressive du lien crée les conditions d'une dépendance émotionnelle profonde où chaque partenaire se retrouve, à certains moments, dans la position du nourrisson qui a besoin que l'autre contienne et transforme ce qu'il ne peut pas penser seul.

Des cliniciens comme Mary Morgan, Francis Grier et les Scharff ont systématisé l'application du modèle bionien à la thérapie psychanalytique de couple. Leur apport central est de montrer que le couple sain fonctionne comme un système de contenance mutuelle : chaque partenaire sert alternativement de conteneur pour les éléments bêta de l'autre.

Un homme rentre du travail submergé par une angoisse diffuse qu'il ne peut pas nommer. Sa compagne, par sa présence attentive (un regard, un geste, une parole qui ne cherche pas à "résoudre" mais à accueillir), exerce une fonction de rêverie qui permet à cette angoisse brute de se transformer progressivement en quelque chose de pensable : "je me sens menacé dans mon poste, j'ai peur de ne pas être à la hauteur." La compagne a servi de conteneur ; l'angoisse brute a été transformée en pensée articulée.


Grier : la "dot maligne" et le "fait sélectionné conjoint"

Francis Grier, dans son ouvrage majeur "Œdipus and the Couple" (2005), enrichit considérablement le modèle bionien appliqué au couple. Il introduit deux concepts particulièrement éclairants.

La dot maligne (malignant dowry) désigne l'ensemble des éléments bêta non transformés que chaque partenaire apporte dans le couple (les résidus d'expériences précoces non élaborées, les traumatismes non métabolisés, les angoisses archaïques qui n'ont jamais trouvé de conteneur adéquat). Chaque individu entre dans le couple avec cette "dot" inconsciente, et une grande partie de la dynamique conjugale consiste en la tentative (parfois réussie, parfois catastrophique) de faire transformer par le partenaire ces éléments bêta hérités.

Le fait sélectionné conjoint ("joint selected fact"), reprenant le concept bionien de "selected fact", désigne le moment où le couple parvient à une compréhension partagée qui unifie des éléments jusque-là dispersés et confus. C'est un moment de cohérence émotionnelle et cognitive où les deux partenaires accèdent simultanément à une signification nouvelle de leur expérience commune. Ce moment est l'équivalent conjugal de "l'interprétation mutative" en analyse individuelle.


Quand la contenance échoue : les attaques contre le lien

Le modèle bionien éclaire aussi les pathologies du lien conjugal. Bion a décrit les attaques contre les liens (attacks on linking) comme un processus destructeur par lequel le sujet s'attaque non pas à un objet, mais à la capacité même de relier (de penser, de symboliser, de faire des connexions). Dans le couple, les attaques contre le lien prennent des formes spécifiques.

Le partenaire qui refuse systématiquement d'entendre la souffrance de l'autre, qui disqualifie ses émotions ("tu exagères toujours"), qui se mure dans le silence ou le sarcasme, attaque la fonction contenante du lien. Il détruit la possibilité même de la rêverie conjugale (cet espace où les éléments bêta pourraient être transformés). Le couple devient alors un système anti-pensée : au lieu de transformer les angoisses brutes en pensées, il les amplifie, les renvoie en écho, ou les évacue dans l'agir (violences, addictions, somatisations).

La relation contenant-contenu devient parasitaire lorsqu'un partenaire utilise l'autre comme réceptacle permanent de ses projections sans jamais exercer de fonction contenante en retour. L'un projette sans cesse sa détresse ; l'autre reçoit sans cesse sans pouvoir transformer. Le conteneur s'épuise, se remplit d'éléments bêta non transformés, et finit par devenir lui-même source d'éléments bêta (c'est le cercle vicieux de la décompensation conjugale).


La contenance mutuelle comme oscillation

Dans un couple suffisamment sain, la relation contenant-contenu n'est pas figée. Elle oscille : tantôt l'un est conteneur, tantôt l'autre. Cette oscillation est la signature d'une relation symbiotique au sens bionien (une relation où les deux termes s'enrichissent mutuellement), où le conteneur est transformé par l'acte même de contenir (il apprend quelque chose de l'expérience de l'autre), et où le contenu est transformé par l'expérience d'être contenu (il accède à une capacité nouvelle de penser).


Le tiers analytique comme conteneur du couple

En thérapie de couple, le thérapeute occupe une position analogue à celle de la mère dans le modèle bionien : il offre sa fonction alpha au couple. Il reçoit les projections brutes des deux partenaires (la rage, la désespérance, la confusion), les contient dans son propre espace psychique, et les renvoie sous une forme transformée, pensable.

Mais le thérapeute ne contient pas seulement les éléments bêta de chaque individu : il contient les éléments bêta du couple lui-même (ces formations inconscientes du lien qui n'appartiennent en propre à aucun des deux partenaires). C'est cette capacité à contenir l'impensé du lien qui fait la spécificité (et la difficulté) de la thérapie psychanalytique de couple d'inspiration bionienne.

L'objectif ultime n'est pas que le thérapeute devienne le conteneur permanent du couple, mais qu'il restaure la capacité de contenance mutuelle des partenaires (qu'il leur rende la fonction alpha qu'ils avaient perdue ou qu'ils n'avaient jamais suffisamment développée ensemble). Le couple apprend ainsi à penser à deux ce qu'il ne pouvait pas penser seul.

L'APPAREIL PSYCHIQUE CONJUGAL : LE COUPLE COMME ENTITÉ PSYCHIQUE

Le paradigme de Ruffiot : l'appareil psychique familial

Au tournant des années 1980, André Ruffiot propose un concept qui va profondément renouveler la compréhension psychanalytique de la famille et du couple : l'appareil psychique conjugal. Reprenant la métapsychologie freudienne (où l'appareil psychique individuel est conçu comme un dispositif traitant les excitations internes et externes), Ruffiot postule que la famille, et plus spécifiquement le couple, constitue une entité psychique à part entière, dotée de ses propres mécanismes de régulation, de défense et de transformation.

L'idée est audacieuse : il ne s'agit plus de considérer le couple comme la simple juxtaposition de deux appareils psychiques individuels en interaction, mais de reconnaître l'existence d'un niveau psychique proprement groupal. Le couple sécrète une réalité psychique commune, avec ses formations inconscientes spécifiques (rêves partagés, fantasmes communs, mythes conjugaux) qui ne se réduisent pas à la somme des contributions de chacun.

Ruffiot décrit l'appareil psychique familial comme une structure capable de traiter les excitations provenant de trois sources : le monde externe (événements de vie, pression sociale), le monde interne de chaque partenaire (pulsions, angoisses, désirs), et le monde intermédiaire propre au lien conjugal lui-même (les formations inconscientes du couple). C'est cette troisième source qui constitue la véritable originalité du modèle.


René Kaës et l'appareil psychique groupal

Le travail de Ruffiot s'inscrit dans le prolongement direct des recherches de René Kaës sur l'appareil psychique groupal. Dès 1976, dans L'appareil psychique groupal, Kaës développe l'idée que tout groupe humain (famille, couple, institution) génère un espace psychique commun doté de propriétés irréductibles aux psychés individuelles qui le composent.

Pour Kaës, l'appareil psychique groupal remplit plusieurs fonctions essentielles. Il constitue d'abord un espace de contenance : le groupe accueille et transforme les angoisses primitives de ses membres. Il fonctionne ensuite comme un appareil de liaison : il articule les formations inconscientes individuelles entre elles, créant un réseau d'alliances et de pactes qui structurent le lien. Enfin, il assure une fonction de transmission : à travers lui circulent les contenus psychiques transgénérationnels (ce qui a été élaboré, mais aussi ce qui a été refoulé, dénié ou forclos par les générations précédentes).

L'extension de ce modèle au couple est particulièrement féconde. Le couple conjugal, en tant que groupe minimal, présente des caractéristiques psychiques spécifiques : l'intensité de l'investissement libidinal, la régression qu'autorise l'intimité, la réactivation des imagos parentales, et la nécessité de négocier en permanence entre le désir de fusion et le besoin de différenciation.


Le pacte dénégatif et les alliances inconscientes

Parmi les formations les plus importantes de l'appareil psychique conjugal, Kaës identifie le pacte dénégatif : un accord inconscient par lequel les partenaires s'engagent mutuellement à ne pas rendre conscient, à ne pas symboliser, certains contenus psychiques menaçants pour le lien. Ce pacte porte sur ce que les deux ne veulent pas savoir (les traumatismes partagés, les hontes héritées, les deuils non faits. Il constitue le négatif fondateur du lien : ce sur quoi le couple s'accorde pour ne pas penser).

Ce concept est décisif pour la clinique conjugale. Lorsqu'un événement de vie (naissance, deuil, maladie, retraite) vient ébranler le pacte dénégatif, les contenus jusque-là maintenus hors champ font retour, souvent sous forme de symptômes conjugaux : conflits répétitifs, dysfonctions sexuelles, passages à l'acte. Le travail thérapeutique consiste alors à lever progressivement le déni qui structurait le pacte, pour permettre une élaboration à deux de ce qui ne pouvait être pensé seul.


L'objet-couple : une réalité psychique irréductible

La notion d'objet-couple, développée par Jean-Georges Lemaire et reprise par de nombreux cliniciens francophones, désigne cette réalité psychique tierce que le couple crée et qui le dépasse. L'objet-couple n'est ni le premier partenaire, ni le second, mais l'entité psychique née de leur rencontre (un "tiers" qui possède sa propre vie inconsciente, ses propres exigences, ses propres résistances au changement).

Cette perspective est partagée tant par l'école française (Lemaire, Kaës, Eiguer) que par l'école argentine (Berenstein, Puget), qui insiste sur la dimension "vincular" (le lien comme producteur de subjectivité). Pour Isidoro Berenstein, le couple ne se réduit pas à la répétition de relations d'objet internes : il constitue un espace de production psychique inédit, où advient du radicalement nouveau, irréductible à l'histoire individuelle de chacun.


Enveloppes psychiques et holding onirique

Didier Anzieu, avec son concept de Moi-peau, a ouvert la voie à une réflexion sur les enveloppes psychiques du groupe et du couple. Tout comme le Moi-peau individuel constitue une interface entre le dedans et le dehors, le couple développe des enveloppes psychiques groupales qui délimitent un espace intérieur commun, le protègent des intrusions extérieures et régulent les échanges entre les partenaires.

Nicole Granjon a prolongé cette réflexion en montrant comment ces enveloppes psychiques familiales sont le lieu de la transmission transgénérationnelle. Ce qui n'a pas été élaboré par une génération se dépose dans l'enveloppe groupale et se transmet, sous forme de cryptes et de fantômes, aux générations suivantes. Le couple conjugal est ainsi le réceptacle (et parfois le lieu de transformation) de ces héritages transgénérationnels non symbolisés.

Le concept de holding onirique désigne la capacité du couple à fonctionner comme un espace de rêverie partagée, où les productions oniriques de chacun trouvent accueil et sens dans l'espace commun. Ce holding reprend la fonction maternelle décrite par Winnicott (le holding comme capacité de l'environnement à porter l'expérience brute du sujet), mais l'applique au lien conjugal. Un couple suffisamment contenant est un couple où chacun peut rêver en présence de l'autre, où les rêves circulent et s'enrichissent mutuellement.


L'école française et la transmission transgénérationnelle

L'une des contributions majeures de l'école française de thérapie psychanalytique de couple est son insistance sur la dimension transgénérationnelle du lien conjugal. Le couple ne se constitue pas seulement à partir des désirs et des conflits actuels de ses membres : il est traversé par les histoires familiales de chacun, par les transmissions inconscientes qui remontent parfois sur plusieurs générations.

Les mythes familiaux (ces récits inconscients qui organisent l'identité d'une lignée) se rencontrent et se confrontent dans l'espace conjugal. Le choix amoureux lui-même est en partie déterminé par la compatibilité (ou l'incompatibilité) de ces mythes. Deux lignées se rencontrent à travers le couple, et le travail psychique du couple consiste en partie à négocier entre ces deux héritages, à créer un mythe conjugal propre qui intègre sans les nier les mythes d'origine.

Cette perspective donne une profondeur historique considérable à la clinique du couple. Ce qui se joue dans le conflit conjugal n'est jamais seulement un désaccord entre deux personnes : c'est souvent la réactivation de conflits transgénérationnels, la répétition de scénarios familiaux non élaborés, le retour de traumatismes collectifs qui traversent le couple à son insu.


Implications cliniques

La reconnaissance de l'appareil psychique conjugal comme entité à part entière a des conséquences cliniques majeures. Le thérapeute de couple ne travaille pas seulement avec deux individus : il travaille avec le couple comme sujet psychique. Son attention se porte sur les formations inconscientes du lien (les pactes, les alliances, les mythes, les enveloppes) autant que sur les dynamiques individuelles.

Le cadre thérapeutique lui-même doit être conçu comme un dispositif de contenance pour l'appareil psychique conjugal : un espace où le couple peut progressivement penser ce qu'il ne pouvait pas penser, rêver ce qu'il ne pouvait pas rêver, élaborer ce qui était resté en souffrance dans les transmissions transgénérationnelles. C'est dans cette perspective que s'inscrit aujourd'hui le travail de la plupart des cliniciens formés à la thérapie psychanalytique de couple, en France comme dans le monde francophone.